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Le label de la discorde : analyse d’une séquence dystopique

Effet avalanche. La proposition de labellisation des médias annoncée par Emmanuel Macron le 28 novembre 2025 dernier a déclenché un tollé politique et médiatique. Cette séquence est plus qu’inquiétante…

Les faits : lors d’un échange avec des lecteurs de la presse régionale, Emmanuel Macron a évoqué une mesure d’ores-et-déjà existante – la Journalism Trust Initiative (JTI). Il s’agit d’une certification visant à identifier les médias dignes de confiance, grâce à un ensemble d’indicateurs évalués par un tiers indépendant. Plus de 2 400 médias sont d’ores-et-déjà certifiés, dans 124 pays.

L’objectif  est double : aider les citoyens à distinguer ce qu’est une information de ce qui ne l’est pas, et favoriser le référencement du journalisme sur les moteurs de recherche.

Emmanuel Macron faisait également écho aux travaux menés dans le cadre des États généraux de l’information, pour proposer des pistes concrètes qui protègent les médias et l’information fiable et de qualité.

La polémique a cependant rapidement pris de l’ampleur. Voici ce qu’elle nous révèle :

#1. Des Etats-Unis à la France, les méthodes des acteurs de la désinformation sont toujours les mêmes… et malheureusement, elles fonctionnent.

Nous avons assisté à une illustration de la méthode Darvo (deny, attack, reverse victim and offender). En français : l’inversion de la preuve. Une technique rhétorique très utilisée par les acteurs de la désinformation.

  • Étape 1 : nier le problème. « Derrière cette labellisation, ce que cherche à faire le Président, c’est le contrôle de l’information », évitant ainsi le débat sur le problème central.
  • Étape 2 : attaquer le messager. Dans le JDD, CNEWS, ou encore Europe 1, Emmanuel Macron est accusé de vouloir mettre en place “une mesure totalitaire”, un “Ministère de la Vérité”, c’est la “Pravda (journal d’Etat impulsé par Lénine et symbole ultime d’une presse non libre)”.
  • Étape 3 : se victimiser. Lorsque l’Élysée accuse CNEWS et autres médias de la sphère Bolloré de faire de la désinformation, Pascal Praud répond : “l’Élysée fait passer des commentaires, pas de la désinformation”. Sous entendu : il tente de censurer l’opinion et la liberté d’expression.
  • Étape 4 : inverser les rôles. Les acteurs de la désinformation deviennent ainsi les nouveaux protecteurs de la liberté d’expression, contre un État soi-disant oppresseur.

#2. Ce que la tourmente révèle : notre impréparation collective

L’instrumentalisation de la JTI, un outil pourtant opérationnel et peu contesté, pour raviver de vieilles peurs d’un État propagandiste, a pris de cours l’Élysée et la majorité des observateurs.

La réaction de l’Élysée tardive, discrète, peu relayée et dépourvue de réelle conviction a laissé le champs libre à la désinformation. Dans cette bataille, la fausse information est ressortie gagnante, et le démenti est resté presque invisible.

Si cette crise particulière ne pouvait être anticipée dans sa forme exacte, son schéma, lui, était prévisible : la fabrication d’une fausse information anti-système, s’appuyant sur une annonce officielle pour réactiver un narratif déjà installé.

Face à des scénarios anticipables, l’absence de préparation devient un risque majeur… d’où la nécessité de mettre en place des mécanismes de réponses rapides.

À partir de quel seuil de viralité réagir ? Via quels canaux ? Quels interlocuteurs ? Sur quelle durée ? Ces questions doivent être tranchées en amont, pour anticiper la crise, et riposter de manière crédible et proportionnée.

C’est la proposition que nous portons au sein des ministères.

#3. Le silence : une stratégie inefficace

Certains acteurs sont tentés de ne pas amplifier la crise en tentant d’y répondre de manière maladroite. Mais le silence stratégique ne fonctionne pas.

L’expérience de Nina Jankowitz, ancienne directrice du Conseil de gouvernance sur la désinformation créé par Joe Biden, est une illustration éclairante (nous vous proposons un décryptage ci-dessous sur le sujet). Elle montre que ni le silence, ni la réponse ponctuelle et technique ne suffisent face à une désinformation organisée.

D’après elle, il faut s’attaquer aux failles dont s’empare la désinformation pour se propager, redonner confiance envers les sources fiables, et construire un discours clair qui donne envie de s’engager.

En résumé : se taire ou riposter au cas par cas renforce l’impression d’être débordé et mal préparé. A l’inverse, un protocole clair, transparent et robuste de gestion du risque crée la véritable la résilience.

Ministère de la vérité : comme un air de déjà-vu ?

Retour en 2022. Le président américain Joe Biden décide de s’attaquer au problème de la désinformation en créant une structure dédiée au sein du ministère de la Sécurité intérieure : le Conseil de gouvernance sur la désinformation, dont la direction est confiée à Nina Jankowicz.

Mais la présidence ne communique pas sur ce projet – une erreur fatale. Dès que Fox News prend connaissance du projet, la chaîne s’en empare pour créer un véritable scandale médiatique, amplifié ensuite par l’extrême droite américaine. Le média accuse alors l’administration Biden de vouloir créer, dans le dos des Américains, un comité pour censurer la liberté d’expression, soit un « ministère de la vérité ».

Nina Jankowicz devient alors la cible de fake news et d’attaques personnelles, incluant menaces et deepfakes. La polémique est si intense que le Conseil est rapidement suspendu puis dissous, et Jankowicz démissionne après seulement quelques semaines à sa tête.

Par la suite, elle poursuit Fox News pour diffamation, mais le procès est finalement rejeté. Plus tard, elle créé une association de lutte contre la désinformation appelée American Sunlight Project.

Cette affaire trouve un écho saisissant en France : ceux qui luttent contre la désinformation deviennent eux-mêmes victimes de campagnes orchestrées par les mêmes acteurs qui s’en sentent menacés. En première ligne : l’extrême droite.

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