Ces derniers jours, la couverture médiatique de la loi d’urgence agricole met en lumière un paradoxe : les alertes des scientifiques se multiplient dans les médias, mais elles restent encore trop peu présentes dans les interviews des responsables politiques chargés de défendre le texte. Un décalage qui pose la question de la place accordée à l’expertise scientifique dans la fabrique du débat public.

« Désormais, ce n’est pas le politique qui décide, c’est l’Anses. »
Invitée de France Inter au lendemain de l’adoption de la loi d’urgence agricole à l’Assemblée, la ministre de l’Agriculture a défendu le texte de la loi d’urgence agricole en expliquant que la décision sur d’éventuelles dérogations à certains pesticides reviendrait à l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Un discours qui se veut rassurant : la science serait, en définitive, l’arbitre.
Pourtant, cette invocation de l’expertise scientifique pose une question de fond : pourquoi la science n’est-elle convoquée que lorsqu’elle conforte une décision politique ?
Car les mêmes responsables politiques qui présentent aujourd’hui l’Anses comme la garantie d’une décision objective ont, ces derniers mois, cherché à réduire son autonomie, en proposant notamment de mieux encadrer ses évaluations, voire d’orienter les substances qu’elle devait examiner en priorité. Tout comme l’EFSA au moment de la Loi Duplomb en juillet 2025, ces institutions sont présentées comme des garantes scientifiques, alors que leur rôle est d’identifier les risques et non d’orienter des décisions politiques.
En parallèle, depuis des mois, de nombreux chercheurs français (CNRS, Inserm, INRAE…) estiment que les connaissances scientifiques disponibles ne justifient pas la réintroduction des pesticides comme l’acétamipride et la flupyradifurone. Ils alertent notamment sur leurs impacts documentés sur la biodiversité, les risques neurologiques potentiels et appellent à appliquer le principe de précaution face aux incertitudes persistantes.
« Les scientifiques sont CONTRE cette loi »
Comme le résume la directrice de recherche au CNRS, Tatiana Giraud mardi 21 juillet dans Télématin.
Au contraire de l’argument de Jean-Philippe Tanguy (RN) sur BFM affirmant que ces pesticides ne sont pas dangereux.

D’autres travaux scientifiques soulignent également les limites des mégabassines comme réponse durable à la raréfaction de la ressource en eau, appelant à privilégier une gestion plus sobre et plus résiliente.
Pour Agnès Ducharne, hydrologue, les mégabassines ne répondent pas à la crise de l’eau : l’irrigation, qui représente déjà 61 % des prélèvements en France sur 3,5 % du territoire, contribue à fragiliser les ressources dont les territoires agricoles dépendent.
Ces alertes, largement documentées, ont pourtant été largement écartées du débat parlementaire, alors même que la loi Duplomb avait fait l’objet d’une pétition signée par plus de 2 millions de personnes.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le texte adopté demande désormais à l’Anses de rendre, en seulement deux mois, un avis sur les conditions d’une éventuelle dérogation concernant l’acétamipride et la flupyradifurone. Un délai jugé très contraint par plusieurs observateurs et qui interroge alors même que les connaissances scientifiques sur certaines molécules plus récentes restent encore limitées.
Au-delà de cette loi, c’est une question démocratique qui est posée. Si l’on affirme gouverner « au nom de la science », encore faut-il accepter l’ensemble des connaissances scientifiques, y compris lorsqu’elles remettent en cause les choix politiques et encore plus sur les questions climatiques et environnementales. À défaut, la science devient un argument à géométrie variable.
La qualité du débat public dépend aussi de cette exigence : distinguer le recours sincère à l’expertise scientifique de son instrumentalisation.